Francos
26 juillet 2004
Mots
clés : Belgique (Pays), Festival et fête, Musique, spa
Le grand gaillard de Sherbrooke règne sur l'Europe, et la
Belgique est l'un de ses fiefs: 10 000 sujets l'ont reconduit
samedi sur son trône, pendant qu'une belle bande de fous du roi
propageait le plus beau des chaos dans ses plates-bandes.
Spa -- La pile de vieux numéros de
Paris-Hollywood me tentait en diable. À 2,75 euros l'unité,
c'était déjà miraculeusement bon marché. Peut-être me
ferait-on un meilleur prix encore pour le lot ? La jeune
fille appela sa mère, qui appela son mari. La collection avait
été la sienne, évidemment : toutes ces pin-ups avaient
meublé son adolescence. On marchanda peu : à 70 euros le
tout, c'était donné. Et puis la dame engagea la
conversation : «On l'aime bien, votre ami Garou !» Je
souris, pensai que ce n'était certainement plus mon ami Garou
depuis la critique du dernier album, mais ne dis mot. L'accent
nous liait. Garou et moi ne pouvions qu'avoir écumé les boîtes
«canadiennes» ensemble. La jeune fille renchérit : «Il
est beau !» Le paternel en rajouta sur le talent, la voix,
le côté «authentique». J'acquiesçai, pile en main. J'avais
mes pin-ups, ils pouvaient bien aimer Garou.
Plus tard en ce mercredi matin, à la grande
brocante de Malmédy, je songeai que personne n'avait parlé de
Céline. Ni cette famille-là, ni les autres Belges qui,
invariablement, spottaient en moi le Québécois au premier «a»
un peu gras. En 14 ans de pérégrinations dans les festivals de
chansons en Europe, c'était la première fois qu'on omettait
ainsi la Dion. Je le constatais : ces jours-ci, l'Europe est
à Garou. Hé, on ne peut pas être l'impératrice de Las Vegas
et régner sur le reste du monde en même temps. À moins d'être
René Angelil et gérer les DEUX carrières.
Trois jours plus tard, Garou fait son entrée
dans la salle de conférence du nouvel hôtel Radisson SOS
Palace, sourit aux gens des médias comme si c'étaient tous de
vieux chums de Sherbrooke et se fait autant de nouveaux vieux
chums qu'il y a de chaises occupées. On ne résiste pas à
Garou. La preuve, il arrive de Nyon, en Suisse, où il a
triomphé, et avant ça de Beyrouth, où il a triomphé itou.
Pologne, Russie, République tchèque, l'un après l'autre les
pays tombent. Blitz de charme qui n'a pas épargné la
Belgique : après les tabacs au Forest National de
Bruxelles, le passage aux Francos de Spa, fût-ce en tête
d'affiche sur la grande scène de l'hôtel de ville, est
simplement la confirmation d'une occupation en profondeur du
territoire.
«Le public belge est le plus chaud qu'on
connaisse», déclare-t-il le plus simplement du monde aux
journalistes. Mesure du charme : on le croit. Il refera le
coup sur scène : «C'est pas le plus beau public au monde,
ça ?» Oui, bien sûr. «Vous réagissez plus que les
40 000 à Nyon», ajoutera-t-il sans gêne. C'est fou :
on l'a cru encore. Pas surprenant qu'il parvienne à défendre
les tounes pop si tristement génériques de ses deux
albums : en personne, il peut fourguer n'importe quoi à
n'importe qui. Samedi soir sous le ciel des Ardennes, le
Garou-show aura aligné bluettes sentimentales et rocks balourds
sans que personne n'y trouve à redire, si subjugués
étaient-ils tous par celui qu'on appelle ici «La Voix»
(l'ancien surnom de Sinatra !). C'est tout juste si l'on
sentait qu'il en met un peu plus dans ses récréations
rhythm'n'blues de gars de club, plus que puissant en Joe Cocker
(You Can Leave You Hat On) ou en James Brown (I Got You (I Feel
Good)). À la une du Francoscoop, journal-maison du festival, la
photo illustrant le spectacle le montrera la main sur le coeur,
visiblement ému. Même moi, je craque.
Partout, tout le temps, la Chango Family
Avant Garou, pendant Garou, après Garou, se contrefichant de
Garou comme de tout ce qui est le moindrement prévisible, il y a
aussi eu la Chango Family. Québécois libres comme des
romanichels, Lundo et les siens se sont promenés la semaine
durant à travers Spa, offrant spontanément des spectacles dans
toutes les rues et places où il y avait du monde. Et comme il y
avait du monde partout, tout le temps, ils ont joué, chanté,
pétaradé et paradé pour ainsi dire sans discontinuer. Six
spectacles étaient inscrits à leur agenda, cinq dans l'un ou
l'autre des «Bars en folie» (belle formule mettant les
cabaretiers à contribution dans tout Spa), le sixième sur la
scène plus officielle du Village Francofou. Ce qui faisait six
fois la Chango Family pour une seule fois Vénus 3, autre groupe
québécois, néo-punk celui-là, programmé en après-midi
devant pas grand monde au Village. Ce n'était pourtant pas assez
pour ces irrépressibles fêtards de la Family : à
géométrie variable selon le lieu et les conditions, jouant en
petite formation acoustique ou en big band rentre-dedans, la
Changofolie prit allure d'épidémie... avec la bénédiction de
Charles Gardier, patron du festival. Belle flexibilité. Et
belles bringues à la manière Chango, tous mélanges tentés,
toutes audaces permises.
De fait, le séjour à Spa de la Family est simple étape d'une
sacrée virée d'un mois à travers l'Europe, de Paris à
Montreux et de Spa à Barcelone et jusqu'en quelque part en
Bretagne, tournée entièrement fomentée par la troupe, bel
exemple d'initiative et de débrouillardise. Se faire voir et
revoir, entendre et réentendre, se manifester le plus
festivement possible de tous bords tous côtés, et récidiver,
récidiver, récidiver, voilà le truc, bien compris par Lundo et
cie. Pas moyen pour les nouveaux fans européens d'oublier la
Chango Family : le retour est déjà certain, des
engagements déjà pris. Bonheur des excessifs : ceux qui en
ont eu beaucoup en redemandent.
Quelques bons Belges en bagage
La Chango Family l'aura démontré : tous les moyens sont
bons pour s'exporter, et il ne manque pas d'avenues autres que
l'autoroute à Garou. Il y a surtout cette confrérie de
festivals et des gens qui les fréquentent, médias autant que
professionnels, qui fonctionne sur le principe de l'incitation
réciproque et du plaisir partagé. On vous donne l'occasion de
découvrir ce qui se passe chez les autres, et puis,
inévitablement, on découvre. Dans un festival de chansons ayant
lieu en Belgique, normal, on découvre des artistes belges. Et si
on est un programmateur comme Alain Chartrand, directeur
artistique du Coup de coeur francophone, on agit. On discute, on
recrute. Cela amènera de bons Belges, novembre venu, au prochain
Coup, à commencer par l'extraordinaire Carton, sorte
d'homme-batterie doublé d'un homme-orchestre électronique,
avantageusement remarqué ici par tous. Il rapportera aussi en
bagage le groupe électro-pop Starving, ainsi que la gagnante du
Prix québéco-belge Lelièvre-Rapsat, Karin Clercq.
Chartrand n'est pas seul à s'agiter. Le Festival d'été de
Québec, qui a ses antennes partout, présentera probablement en
2005 le spectacle collectif BelgoMania créé cette année par
les Francos de Spa, ralliement des gloires locales que sont
Philippe Lafontaine, Marka et Jeff Bodart. Et dès la semaine
prochaine, les FrancoFolies de Montréal accueilleront le
«posse» hip hop belge Starflam et la bassiste, chanteuse et
ex-Zap Mama Manou Gallo.
Il y a aussi le journaliste en goguette qui a ses chouchous et
les téléporterait illico dans une salle près de chez vous.
Cette Cloé du Trèfle aperçue en lever de rideau de Stephan
Eicher, par exemple, belle timide dans la tête de laquelle
poussent de drôles d'idées pas toujours en fleurs. Ou alors le
Carton susmentionné, drôle de bibitte aussi, quasi schizo au
civil, explosif sur scène. Je reverrais bien aussi la marmaille
de Scala, fascinante chorale de très jeunes filles qui reprend
du Nirvana, du U2 ou du Mass Hysteria en versions a cappella, si
délicatement et si joliment que les mélodies semblent n'avoir
jamais été portées par les riffs de guitare, la rage des
chanteurs et les décibels des amplis.
Chose certaine, on aura droit à l'«ultime tournée mondiale»
du dénommé Léon Ferdinand, autre Belge pas banal, énergumène
à poil long de la scène trad. Mais pas tout de suite. On l'a en
effet engagé pour les célébrations de... Québec 2008. En
attendant, au moment où j'écris ces lignes, Corneille monte sur
la grande scène Pierre-Rapsat, en «vedette américaine» de la
soirée de clôture Faudel-Maurane. Avec un peu de chance,
j'attrape un bout de son concert, et on en reparle avant ses deux
soirs aux FrancoFolies de Montréal. De continent en continent,
la folle fête de la chanson française continue.
Sylvain Cormier est l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux
FrancoFolies de Spa.
